Oasis, pour incarner les valeurs de la solidarité et de l’écologie

Publié le par Sébastien et Virginie

Oasis, pour incarner les valeurs de la solidarité et de l’écologie

Article du site : Kaisen-magazine.

http://www.kaizen-magazine.com/oasis-pour-incarner-les-valeurs-de-la-solidarite-et-de-lecologie/

Par Pierre Rabhi, paysan philosophe

L’ethnologie nous apprend que l’être humain a, par nature, un caractère clanique. De tout temps, les individus se sont réunis pour vivre en collectivité. Chaque corps social assurait son autonomie et veillait à ne pas outrepasser les limites dictées par la capacité du milieu à subvenir à ses besoins vitaux et par la nature humaine qui savait d’instinct qu’au-delà d’un certain seuil de densité, la cohésion du groupe était menacée. Quand le clan devenait trop important, une partie de ses membres essaimait, comme le font les abeilles. En tant que membre et cellule du groupe social, chaque individu avait une fonction précise et reconnue. Dans La République, Platon réfléchissait déjà à la cité idéale et affirmait qu’elle se devait d’être limitée, afin de maintenir l’harmonie avec le milieu, tout autant que l’harmonie du groupe. Il semble qu’un philosophe chinois, Tchouang-Tseu (ive s. av. J.-C.), dissertait déjà sur la question de la densité idéale des êtres humains, sous-entendue une convivialité positive pour éviter les conflits préjudiciables à la cohésion et à la cohérence de la communauté.

Nul ne peut aujourd’hui ignorer que la prospérité du monde occidental s’est bâtie sur le pillage de la planète et des peuples du Sud, avec la complicité cupide des États censés les protéger. Une minorité accapare les quatre cinquièmes des ressources du patrimoine du genre humain. Tous ces déséquilibres actuels et les menaces qu’ils représentent pour l’avenir de l’espèce humaine sont révélés et exacerbés. Il ne nous reste plus qu’à espérer que les leçons tirées de la récession actuelle puissent nourrir l’imagination d’une société nouvelle. Il est à noter que cette récession est loin d’affecter l’infime minorité à l’extrême pointe de la pyramide sociale, celle de l’avoir et du pouvoir.

En 1995, insurgé contre la civilisation hors-sol, sa dissipation des ressources naturelles et son aliénation de l’être humain, j’ai lancé le mouvement des Oasis en tous lieux, afin d’encourager la création de lieux de vie solidaires et écologiques. Depuis, la problématique n’a fait que s’accentuer. Notre société a érigé un système fragmenté, individualiste et générateur de dépendance, dans lequel ceux qui n’ont pas de moyens sont oblitérés socialement. Ils tombent alors dans l’indigence et sont pris en charge par des institutions, qui sont loin de pouvoir pallier le déficit d’une véritable solidarité sensible. Au sein de cette société déshumanisée, on peut se sentir aussi bien étranger dans sa propre famille que seul au milieu de la densité urbaine. Les individus se retrouvent agglomérés sans être en lien. Ce n’est pas parce qu’il y a masse qu’il y a cohésion, c’est le contraire qui se produit. Quand je circule en ville, j’ai la sensation de participer au grouillement et d’être un exclu anonyme parmi mes semblables.

Il est paradoxal que dans ce monde dit moderne, la prolifération des outils de communication les plus sophistiqués censés favoriser la relation ne fait que l’amoindrir. L’accès facilité à l’autre par la technologie dispense de la relation naturelle et sensible que la proximité quasiment charnelle a toujours suscitée, pour le meilleur ou le moins bon ! Avec le chômage grandissant et la dette atteignant des sommets inégalés, force est de constater que la logique d’une croissance indéfinie comme solution à tous les problèmes touche à sa fin : un nombre grandissant d’individus sont rendus chaque jour orphelins par un système qui ne peut plus les materner ni les paterner. La logique du pompier pyromane touche à sa fin. Un champ nouveau des innovations salutaires s’ouvre pour ceux qui en ont la détermination et l’énergie : le concept des oasis en fait partie.

Face à ce monde en délitement qui m’apparaît tel un grand désert social, nous sommes de plus en plus nombreux à nous réjouir de ces initiatives qui révèlent par exemple certains pays de l’Union européenne. Des oasis de vie se multiplient, répondant à des besoins émergeant de répondre par nous-mêmes à nos nécessités vitales, de nous relier à nos semblables et à la nature, de retrouver le sens de la vie, la joie d’être en vie, pour ne plus se demander s’il existe une vie avant la mort.

Ainsi, tandis que la politique continue à faire de l’acharnement thérapeutique sur un système moribond, des milliers de créatifs s’affairent à construire les alternatives sur lesquelles le futur pourra s’appuyer. Que ce soit en matière d’agriculture vivrière, de sobriété énergétique, d’écoconstruction, de mutualisation et d’échange de biens et de services, de convivialité et d’entraide, d’éducation alternative abolissant la compétitivité pour la solidarité, ces lieux de vie ou de transmission expérimentent de nouvelles manières d’être et d’agir afin de retrouver le respect et l’indispensable coopération avec la vie. Comme nous l’avons mis en évidence avec Jean-Marie Pelt dans notre livre Le Monde a-t-il un sens ? [1], la coopération et l’associativité sont deux lois fondamentales du vivant. Aucun élément ne roule pour lui-même. Tous les éléments constitutifs de la nature entrent dans le cycle du donner et du recevoir pour la pérennité et le renforcement du tout. Avoir cru pouvoir s’extraire de cette logique du vivant fut une dangereuse illusion. Chercher des moyens de construire un vivre-ensemble harmonieux et respectueux de la terre à laquelle nous devons la vie est la seule voie possible pour demain.

En plein désert, l’oasis est cet îlot vivant que l’homme a su faire fleurir de ses mains en recréant une synergie au sein des différents maillons de l’écosystème – végétal, animal, humain – et des différents éléments indispensables au vivant : terre, eau, chaleur, ombre…

Comme en témoigne l’ouvrage de Colibris et Kaizen Oasis, un nouveau mode de vie, ce que nous appelons à notre tour « oasis » recouvre des lieux divers, ayant le point commun d’incarner les valeurs de la solidarité et de l’écologie. La conscience que la terre nourricière est l’unique garante de notre vie et de notre survie est l’un des axes majeurs de ce mouvement. Dans une société qui confisque de plus en plus aux citoyens la capacité de répondre par eux-mêmes à leurs besoins majeurs, il me semble impératif, partout où cela est possible, d’œuvrer pour que l’autonomie alimentaire puisse redevenir l’assise de toute autre activité sociale. Cultiver son jardin a toujours été pour moi un acte de légitime résistance, de reconquête de notre souveraineté. Pour les personnes n’ayant pas accès à la terre, il est possible de se rapprocher d’un producteur et d’établir avec lui une alliance bénéfique aux deux parties.

Il me semble important de ne pas donner un caractère restrictif à la notion d’oasis. Qu’elles soient rurales ou urbaines, lieux de vie ou de transmission, qu’elles s’étendent à l’échelle d’un habitat partagé, d’un écolieu, d’un quartier ou d’une commune, toutes ces alternatives sont utiles et témoignent que de la puissance de notre créativité peuvent naître des berceaux d’autonomie d’une infinie diversité nous extirpant des méandres de la standardisation et de la pétrification spécialisée qu’impose la doctrine sur laquelle est fondé le vivre-ensemble. Encore une fois, la sociologie des consciences et des affinités que produit la vision commune transcende les doctrines qui n’ont cessé de produire divergence et cloisonnement antagoniste justifiant les horribles équipements dédiés à l’extrême violence, jamais égalée, de l’homme contre l’humain.

La première oasis est selon moi celle qui rassemble les consciences et les cœurs autour de valeurs communes et qui émerge de la transformation individuelle et intime de chacun d’entre nous. Car – faut-il encore le rappeler ? – la crise actuelle est avant tout une crise humaine. Il ne suffit pas d’aller vivre dans un écovillage pour accéder au bonheur. Les alternatives quelles qu’elles soient ne pourront changer la société si l’être humain ne change pas. Combien d’initiatives collectives ont déjà avorté pour cause de dissensions et de divergences ? Une posture d’amour, de bienveillance, de respect profond de soi, des autres, de la vie, est fondamentale. À l’évidence, positivement et rationnellement, c’est elle qui peut fédérer le groupe. L’affinité des consciences fait de la diversité des talents une force commune à l’avantage de chacune et de chacun. Toutes ces considérations, dans le contexte du monde actuel, semblent utopiques. C’est souvent ce que me renvoient certaines personnes du plus profond de leur scepticisme. Et pourtant, rien ne changera sans utopie, sans transgression positive.

Ainsi, en vingt ans, le nombre d’écolieux n’a fait que s’amplifier comme une réponse au déclin du système actuel. La multiplication des alternatives de ce type est magnifique et le temps est venu de les relier, de les valoriser comme une véritable énergie inspirée par l’examen d’une réalité qui génère plus de souffrances que de bonheurs à l’échelle universelle.

Pour que la transition vers ce nouveau paradigme soit favorisée, les élus ont de précieux leviers entre les mains. La politique foncière demande notamment à être repensée, en prenant en compte la gigantesque mutation dans le rapport rural/urbain : on ne peut imaginer un avenir avec des villes surpeuplées, foyers d’indigences grandissantes et des campagnes désertifiées. La mise à disposition de terres, sous condition de respect d’une charte et d’un engagement sérieux et rigoureux, devrait être étudiée et permettre aux nombreuses personnes qui le souhaitent de créer, de leur énergie et de leur force créatrice, les fondements de leur autonomie, avec la puissance de la modération. Le grand défi est que des individus ayant peu de ressources puissent accéder à de telles alternatives avec le pouvoir et le génie de la simplification, des concepts et le recours aux moyens les plus accessibles aux démunis. Ces défis remettent en cause le mode de pensée qui a complexifié la vie et fait de la légèreté l’antidote à cette complexité.

L’oasis apparaît ainsi comme un lieu d’équilibre, entre l’épanouissement de chacun et l’harmonie du groupe, la valorisation des ressources naturelles et le respect de leurs limites, la prise en compte des enfants comme des aînés, la recherche d’autonomie et l’ouverture sur le monde, les valeurs qui nous portent et les actes qu’elles induisent. Bien que chacun des lieux décrits dans l’ouvrage de Kaizen et du Mouvement Colibris comporte certainement ses limites, ses compromis, ses difficultés – qui d’entre nous pourrait dire ne pas être en chemin ? –, je leur rends hommage pour les efforts accomplis et le courage d’avoir osé sortir des sentiers battus, de se libérer du connu et de créer pour que l’avenir ne soit pas linéaire. Le réseau des Oasis n’est dans le principe ni confessionnel ni laïque, laissant aux convictions de chacune et de chacun la pleine liberté de leurs choix sans aucun préjudice à autrui. Des lieux religieux comme le monastère orthodoxe de Solan et l’institut bouddhiste Karma Ling se sont reconnus dans les valeurs universelles que nous défendons et affirment leur engagement dans le respect du bien commun. Finalement, ces oasis n’incarnent-elles pas un retour au sacré ? Un mode d’existence qui exalte la beauté de la vie et nous replace dans notre véritable vocation, qui n’est pas de produire et consommer sans fin, mais d’admirer, aimer et prendre soin de la vie.

[1] Aux éditions Fayard, 2014.

Propos retranscrits par Claire Eggermont.

Préface tirée du numéro spécial Oasis, un nouveau mode de vie

Publié dans Oasis

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